Petit guide du Semencier Freelance

Semences De Vie, Semences De Survie

Bonjour, ceci est mon premier article sur ce blog. Je me suis longtemps posé la question du bout par lequel aborder l’ensemble des problèmes, savoirs et techniques dont je souhaite vous parler. Finalement, j’ai décidé de commencer par cet article liminaire, qui vous semblera peut être un peu brutal.

La situation est terrible.

Cela commence (enfin) à pénétrer l’inconscient collectif.

Longtemps, j’ai œuvré dans l’ombre, pour ma petite communauté, dans une commune rurale et insulaire française. J’ai accumulé, sur un sujet qui me semble être d’une importance capitale, celui de l’autonomie alimentaire réelle, et donc des semences, un savoir faire conséquent, et c’est ce savoir faire que je souhaite en priorité partager dans ce blog. Les sujets liés à la survie, capturés par le terme connoté de survivalisme, me passionnent depuis que j’ai compris qu’à priori, j’en aurai besoin de mon vivant. Je suis ingénieur de formation et après une courte carrière dans les années 90, je suis sorti progressivement du système, voyant venir l’effondrement écologique. Je l’ai vu venir, mais 20 ans trop tôt pour être audible, et 30 ans trop tard, ce que je ne savais pas encore. Le temps du développement durable, notion que je défendais encore au milieu de la décennie 2000, était révolu depuis déjà 30 ans. C’était en 1970 que l’on aurait pu éviter l’effondrement de notre civilisation moderne à moyen terme. L’humanité a loupé le coche.

J’ai tenté d’alerter à mon petit niveau, sans être écouté, pas plus que ne l’ont été des centaines de personnes de par le monde qui disposaient pourtant d’une puissance de feu bien supérieure à la mienne. Lutter dans son coin pour défendre un mode de vie et des idées considérées par plus de 98% de la population, dont l’élite intellectuelle et financière de mon pays, au mieux comme délirantes, m’ont poussé à m’acharner encore plus. Pour une raison simple : ma formation de scientifique me prouvait que Meadows, Dumont, Jacquard, Cochet, Jancovici… avaient raison et que la trajectoire actuelle allait amener à une destruction massive des espèces vivantes, dont l’espèce humaine. Je ne parle pas de milliers, mais de milliards de morts, au cours du XXIème siècle. Ce n’est pas une faute de frappe. Hélas.

Je sais qu’il est fréquent, dans les discours qualifiés du terme actuel de collapsologie (ou collapsosophie, le petit dernier), d’insister sur le discours positif, sur le rêve et l’utopie, etc. Je vais être franc. En ce qui me concerne c’est de la foutaise. Il faut avoir peur. Très peur. Il faut se préparer à mourir n’importe quand, et pas de vieillesse. Il faut se prendre de plein fouet l’anxiété que génère l’idée de voir ses enfants mourir sous ses propres yeux. On dit que la peur n’évite pas le danger, mais les alternatives non plus. La peur, au moins, comme le désespoir, pousse à l’action.

Pourquoi ? Parce que si nous ne le faisons pas, nous serons la proie désignée d’une race de prédateurs que notre pays n’a pas connu depuis 70 ans au moins. Il faut prendre conscience du fait qu’en période de déclin d’une société, particulièrement dans le cas d’un déclin brutal, certains hommes redeviendront des loups pour l’homme. Et ces gens là, qui profiteront de la pauvreté et de la misère extrême pour asseoir leur pouvoir local, ne se priveront pas. Il faut avoir peur, pour être capable de penser dès maintenant comment nourrir une communauté locale, comment la soigner, et (sujet tabou s’il en est) comment la défendre. Je parle bien ici de se défendre physiquement contre des agresseurs voulant s’accaparrer les moyens de production (terres, troupeaux, infrastructures) et humains (hommes, femmes et enfants) d’une communauté rurale. Je ne suis pas un survivaliste, je ne suis pas atteint du syndrome Highlander (il ne doit en rester qu’un), nonobstant, je n’ai pas peur d’envisager la défense armée de ma communauté contre un agresseur, et de participer physiquement à cette défense. J’ai 47 ans. Je sais que je vivrai cela de mon vivant, et que j’en mourrai probablement. Je n’atteindrai surement pas l’âge avancé de 80 ans, comme mon père : ça, c’était une infime parenthèse dans la longue histoire de l’humanité. Et cette parenthèse s’est refermée. Nous sommes entrés dans la période de l’effondrement, et il va falloir nous y faire, afin que la vie ne soit pas un enfer subi, mais une lutte déterminée pour le maintient de la fraternité humaine minimale sans laquelle aucune société lowtech ne peut survivre.

Je ne rentrerai pas dans le détail des dizaines de causes rendant non seulement l’effondrement de nos sociétés modernes inéluctable à assez court terme (quelques décennies), mais également potentiellement la capacité de notre planète à porter à sa surface plus d’êtres humains qu’elle ne le faisait à l’aube de l’ère pré-industrielle. C’est documenté, surdocumenté, ad nauseam, par une grande portion de la communauté scientifique.

Ce qui m’inquiète personnellement, ce n’est pas de devoir vivre “comme au moyen âge”, de devoir produire toute ma nourriture à la force de mes bras, de devoir construire et réparer mon logis avec les moyens du bord, tout cela je le fais déjà. Ce n’est pas non plus de ne pas pouvoir chauffer mon logis en hiver, mes grands parents y ont survécu, et moi même quand j’ai construit ma maison, j’ai habité dans une minuscule caravane sans eau potable ni chauffage pendant 3 ans, et ce furent de belles années de ma vie. Les deux choses qui m’inquiètent le plus sont : premièrement la fin de la paix et toutes les exactions qui vont avec la guerre ou le chaos, et deuxièmement la souffrance physique due aux maladies infectieuses graves.

Les années passant, je suis devenu de plus en plus fataliste, et ma philosophie personnelle s’appuie sur deux éléments : les évangiles (et aucun autre texte chrétien) d’une part, pour le “vivre ensemble”, et le stoïcisme pour ce qui est du “vivre avec soi-même”. Je sais que la chute sera d’autant plus forte qu’elle sera subie et subite. La meilleure chance que nous ayons, être humains, d’éviter le pire, c’est de prendre conscience de tout cela, de prendre peur, et de modifier nos structures sociales en profondeur pendant le temps qui nous reste à pouvoir profiter du confort technologique actuel. Juste un petit exemple : préparer un ou deux hectares à l’aide d’un motoculteur de taille modeste est un luxe inouï. On peut encore le faire, et facilement. C’est de ce genre de confort technologique dont je parle. Nos descendants ne le pourront plus.

Au moment où j’écris ce texte, les lignes bougent enfin. La contestation écologique prend enfin de l’ampleur en dehors du cadre étriqué et désespérant des partis politiques. Une partie importante de la population française à revêtu (physiquement, ou dans son cœur) le gilet jaune qui dit “la fraternité avant tout” ! Je suis bien évidemment un gilet jaune. Jojo le gilet jaune, c’est l’avenir. C’est lui qui sera capable de bosser de six heures du matin à la nuit tombée pour nourrir sa famille et sa communauté. On a besoin de tous les “Jojo” de France. Et “Jojo” a compris une chose : il n’attend plus rien des riches et des puissants pour sauver l’humain, il sait qu’il faut mettre des bornes au pouvoir sous peine de revenir à des modes d’esclavage dignes des pires cauchemar de l’histoire. Jojo vit à une période clé : il connaît, malgré ses difficultés matérielles et pécunières, le plus haut degré d’avancement technologique que l’humain connaîtra jamais. Il sait que cette condition seule ne garantit nullement le bonheur et ne fourni aucun sens à l’existence. Et il peut très facilement se renseigner, parcourir l’histoire, et se rendre compte que de tous temps, il faut se méfier des puissants.

Les années qui viennent, la décennie 2020-2030 est cruciale. Soit nous faisons mieux, soit nous sommes foutus.

Je ne pense pas que le réseau internet tel que nous le connaissons, en ait pour bien longtemps, car c’est le parangon de la technologie consommatrice de ressources, extrêmement fragile (au sens de Nassim N. Taleb). Mais pour le temps qui nous reste, il ne me semble pas inutile de rassembler dans ce blog, les bases d’un métier qui, il me semble deviendra essentiel dans les décennies à venir : le métier de nos arrières-grands-parents, le métier de paysan, celui du roman “des grives aux loups” de Michelet, celui de l’époque des premiers catalogues de Villemorin-Andrieux. Et une composante essentielle du métier de paysan est celui de producteur de semence.

Dans une centaine d’années, cela cessera d’être un métier, car tout le monde, tous les survivants en tous cas, le maîtriseront, comme le maîtrisaient tous nos aïeux depuis les débuts de l’agriculture. Mais d’ici là, il me semble essentiel de permettre que se constitue dans la décenie qui vient, un maillage sur tout le territoire, de personnes capables de produire des semences de survie en quantité suffisante pour fournir une petite communauté rurale. Nous avons environ une dizaine d’années pour être au moins 35000. Au moins un par commune de France. Il s’agit que chaque commune de France dispose en permanence d’un stock de semences permettant d’assurer en cas de coup dur, la survie de sa population pour les deux années qui suivent1.

La survie, cela veut dire avoir assez de calories et de protéines disponibles par tête de pipe pour pouvoir vivre et travailler. Je développerai tout cela longuement dans ce blog, mais si je pouvais résumer en quelques phrases, il s’agit de :

  • savoir quoi planter, comment le planter, comment le préserver, comment produire et conserver ses semences
  • savoir faire évoluer son stock de semences par le processus de sélection
  • savoir retaper un sol, savoir maintenir la fertilité d’un sol sans rien utiliser qui ne vienne de l’environnement proche (une journée de cheval)
  • avoir des stratégie adaptées au chaos climatique, qui peut aussi bien frapper le paysan par de fortes gelées au mois de juin, que par des sècheresses de plusieurs années. Il faut disposer, et maintenir, des plantes capables de survivre dans toutes ces conditions.

Encore une fois, au risque de choquer, je prends d’emblée mes distances avec la partie “rêve” (bobo ou pas) qui entoure ces thématiques. La permaculture par exemple, n’est qu’un mot. Un concept creux et donc souple, qui sera greenwashé, socialificalisé, etc… par les pros de la Novlang. C’est un mot valise, qui n’a que peu à voir, dans la pratique et l’épreuve du réel, avec le travail de la terre dans le but de nourir 365 jours par an , des humains qui la travaillent directement. Devenir professeur de permaculture est facile, extrèmement facile. Devenir centralien, normalien, polytechnicien est difficile. Devenir paysan sans couler la baraque sous 5 ans est peut être encore plus difficile. L’autonomie alimentaire c’est passionnant, mais ne nous leurons pas, c’est difficile. Retaper un sol mort, dans une zone difficile d’accès, lutter contre son érosion, préparer la terre, donc, nourrir le sol et ses micro et macro faunes, semer au bon moment des plantes adaptées à un terroir, pouvoir fournir des tonnes de pommes de terres, haricots secs, maïs, courges, toutes nourritures très nutritives, de culture facile et se conservant bien, pouvoir transformer, préparer et stocker cette nourriture, pouvoir générer suffisamment de petit bois pour pouvoir cuisiner quand toute la technologie et les approvisionnements en énergie fossile vous lâchent, c’est de cela que je parle. Ce n’est pas une science exacte, tout le contraire presque, c’est un corpus de pratiques et d’expériences partagées2.

Ce n’est pas sexy, ce n’est pas trendy, c’est du travail dur et éreintant, ce n’est pas encore économiquement rentable à l’échelle de la cellule familiale si on compare le nombre d’heures passées au taux horaire d’un SMIC (mais on s’en rapproche). Mais je peux vous dire une chose de mon expérience personnelle, c’est mille fois moins chiant et vide de sens que la vie péri-urbaine proposée à la majorité des “Jojo” de France et de Navarre. Ce ne sera pas du goût des élites urbaines, mais ces derniers sont une espèce en voie de disparition, même s’ils n’en ont pas encore conscience.

Alors bienvenue sur ce blog, et apprenons ensemble !


  1. Cela ne suffit pas : il faut, en plus du stock de semences permettant de semer les récoltes de l’année qui vient, disposer de stocks alimentaires de survie (essentiellement des céréales, faciles à stocker et à faire tourner, et des protéines (légumineuses)) qui s’ils ne permettent pas de satisfaires nos exigences culinaires en temps normal, permettent de passer le temps de “jonction” en attendant les premières récoltes.
  2. à ce titre, tout le contenu de ce blog, est en license creative commons. Je reste l’auteur des textes (sauf billet invité et citations in extenso ou traduction d’articles en langue étrangère), mais je ne suis propriétaire d’aucun concept, d’aucune pratique exposées ici ! Le brevetage sur savoir nécessaire à la survie humaine me révulse au plus haut point. Mon but est bien de diffuser l’information, et de participer, comme le dit Dominique Guillet de l’association Kokopelli, à la libération des semences et de l’humus. C’est devenu l’unique objectif de ma vie.